Des médecines complémentaires et non alternatives

Jacques Kopferschmitt, professeur des universités et praticien hospitalier revient sur son engagement dans le développement des médecines complémentaires en France.

Qu’est-ce que la médecine intégrative ?

 » La médecine intégrative est l’utilisation de thérapies complémentaires et d’interventions non médicamenteuses dans le système médical actuel. Cette formulation permet d’intégrer aussi l’usage d’objets connectés. Il s’agit de moderniser une sagesse ancienne. C’est une vision intéressante et propre à lancer un vrai débat de société.

 

Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la médecine intégrative ?

J’ai d’abord pratiqué la médecine interne, j’ai travaillé en réanimation et aux urgences. En réanimation, j’ai pu constater l’efficacité de l’aromathérapie, et j’ai toujours eu une appétence pour les thérapies complémentaires. Complémentaire est le bon mot, on ne doit pas les appeler les médecines alternatives, car elles ne peuvent se concevoir qu’en complément de la médecine traditionnelle, pas comme une alternative. Pour moi, la médecine holistique, qui prend en compte l’ensemble de l’être humain, les plans physique et émotionnel, mental et spirituel, est tout simplement la médecine telle qu’elle devrait être pratiquée. La médecine devrait permettre à un individu de s’intégrer dans son environnement. Aujourd’hui, au contraire, elle s’éloigne de plus en plus de l’homme. Au lieu de conserver une vision de l’homme dans son ensemble, la médecine s’est cloisonnée.

Comment peut-on impulser ce changement de paradigme ?

Il faut faire en sorte que la médecine se transforme en douceur. Les patients que nous recevons changent : nous accueillons des patients beaucoup plus âgés, souffrants de maladies chroniques pour lesquelles il n’existe pas de véritable espoir de guérison… Les médecines complémentaires ont une dimension plus vaste du bien-être et considèrent le patient dans son ensemble : elles peuvent être utiles pour ce type de situation. Les médecines ayurvédiques ou chinoises laissent une grande importance à la diététique, aux modes de vie, incluent la gymnastique et fonctionnent très bien de manière préventive. En Afrique, en Amérique centrale, la médecine est intégrée dans la vie. Certaines choses paraissent être des évidences : si on dort mieux, on tombe moins malade, surtout si l’alimentation est adaptée.

Quelles sont les réticences que l’on peut rencontrer ?

Le corps médical occidental a encore beaucoup de réticences. Il faut mener un grand travail pédagogique. Le combat contre les médecines complémentaires est parfois rude et il se déroule à grands coups de publications contradictoires, dont certaines n’ont pas de fondements scientifiques et reposent exclusivement sur de la phraséologie. Elles ont cependant malheureusement un impact dans les médias, et il faut être vigilant et ramener constamment le débat vers les études scientifiques fondées sur des preuves : seule une recherche solide et adaptée permettra l’intégration des différentes formes de soins. À l’inverse, l’hôpital est aussi guetté par toute une série de structures douteuses, qui tentent en permanence de pénétrer dans ses murs, de s’adjoindre une légitimité médicale, des sectes, des charlatans… Une vigilance accrue permet de trier le bon grain de l’ivraie. Dans mon hôpital les thérapies complémentaires se pratiquent encore peu, et les réticences viennent du corps médical, essentiellement par manque d’information. Dans les hôpitaux qui ont une dimension humaine, c’est plus simple. Reste le manque de formation pour tous les soignants. Nous sommes « formatés » à traiter des organes, et pas une situation globale.

Que conseilleriez-vous à un directeur d’établissement qui souhaite s’ouvrir à la médecine intégrative ?

Pour commencer, il faut prendre connaissance de la Charte de Berlin. Elle n’a rien de révolutionnaire, mais elle permet de compartimenter les zones de travail. Un directeur va pouvoir choisir au sein de cette charte des items sur lesquels il veut s’engager et définir les coûts pour y parvenir. C’est toute une machinerie à mettre en œuvre. Puis, il faut se poser sincèrement cette question : quelle peut être la plus-value pour mon hôpital ? Quel est le taux d’absentéisme parmi mon personnel, est-ce que le personnel est stable ? Peut-on mieux faire pour emporter une véritable adhésion du personnel ?

Il est important de s’interroger sur la politique d’établissement, car il est très important d’avoir des personnes relais. L’importance de la motivation est prépondérante. S’il y a une envie d’engagement, on peut parvenir à tout mettre en place. Ainsi, il y a nécessité de classer les pratiques, de les hiérarchiser en fonction d’un agenda et de priorités.

Les thérapies corps et esprit sont très intéressantes pour les patients, mais aussi pour le personnel de l’hôpital. Le massage shiatsu, la méditation pleine conscience sont souvent déjà présents parmi le personnel de nos hôpitaux, tout comme l’aromathérapie.

Quelles sont les difficultés que l’on peut rencontrer ?

Ces médecines sont plus consommatrices en moyens humains mais elles permettent de travailler sur le préventif et dans de nombreuses situations de raccourcir des séjours à l’hôpital. Un hôpital qui tourne mieux n’est pas forcément un hôpital qui produit du chiffre, du volume. La vision taylorisée de l’hôpital fait que l’on s’éloigne de l’humain et du mieux soigner. C’est un vrai choix de politique de santé : soit on reste dans un système qui fonctionne en yoyo seulement selon les aléas économiques ou de la seule activité traditionnelle, soit on change réellement d’approche.

Dans quelles disciplines faire ses premiers pas ?

Le plus simple est de commencer par des disciplines historiquement reconnues par de nombreuses publications scientifiques, comme l’hypnose, l’acupuncture, l’aromathérapie, la méditation… Mais c’est complexe si l’on commence à parler de ‘dynamisation de l’énergie’ ! Et s’il y a moins d’études, on peut moins prouver de résultat. L’homéopathie, l’aromathérapie, la gymnastique douce, le Qi cong, le Taï chi, le toucher massage, l’hypnose, toutes ces disciplines ont une belle efficacité mais manquent encore de vigueur scientifique. Le toucher est un fil conducteur pour établir un lien dans le domaine de soin, de l’enfant à la personne âgée. Mais c’est surtout le temps accordé au soin qui sera le meilleur atout. Ce point est essentiel. Il faut toujours s’appuyer sur une réelle validation scientifique, car au sein de l’hôpital, nous avons une véritable obligation de service rendu. Aujourd’hui, dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou l’Italie (Toscane), l’acupuncture par exemple a déjà droit de cité à l’hôpital au milieu des autres activités.  »

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Article publié dans l’Infolettre du C2DS.